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Entreprendre autrement : promouvoir l’entrepreneuriat tranquille

27 mai 2015

Je ne crois pas qu’on puisse dire que l’entrepreneuriat est une mode, mais on peut certainement dire que cycliquement le concept reprend le dessus des conversations dans les milieux d’affaires. Particulièrement dans le domaine numérique, particulièrement dans un contexte de plein emploi, comme celui de la région de Québec, qui permet à certains de prendre le risque de l’indépendance et de se développer en étant « son propre patron » (l’expression m’a toujours fait rire).

 

Depuis trois ans, je constate que cette vague d’entrepreneuriat est très forte, on la remarque à l’apparition de programmes de coaching, de coworking, hub, incubateur, crowdfunding, lab, accélérateur, de 5 à 7, de blogues, revues, journaux, école, dragons, concours, nouvelles organisations vouées à « soutenir l’entrepreneuriat et la croissance rapide des entreprises ». Je dois avouer que je m’amuse un peu de tout ça, parce qu’on en vient rapidement au point où tout ça perd contact avec la réalité pour n’être au final qu’un cliché de discours un peu creux et vide, malheureusement. Comme si on voyait dans tout ça un nouveau paradigme entrepreneurial.

 

L’entrepreneuriat n’a pourtant rien de nouveau. Le discours qui l’entoure non plus. Le numérique n’a rien changé à tout ça, outre peut-être accélérer l’atteinte de ce point où le discours devient vide de sens. Plusieurs, dont je suis, ont souligné tout le bienfait que peut avoir une émission comme Dans l’oeil du dragon sur la « culture entrepreneuriale » québécoise. Mais on reste tout de même dans la tradition à la frontière entre la réalité et l’illusion, propre au spectacle.

 

Je ne pense pas que personne ne puisse être contre l’essence même de tous ces discours et initiatives. J’ai juste peur parfois qu’à force d’en parler et d’insister sur certains points, on fasse peur à ceux-là qui ne prendront pas la chance de devenir les entrepreneurs de demain. Parce qu’à force de se surpasser pour mettre l’entrepreneuriat en valeur, tout ça devient malheureusement un spectacle, et pour le non initié, tout ça s’arrête à la pression des attentes élevées du spectacle.

 

Le spectacle de la croissance, du success story, du millionnaire (peut-être même du milliardaire, parce qu’aujourd’hui un million ça n’est plus ce que c’était), de l’homme ou de la femme de fer, capable de trancher en direct l’avenir d’un projet, celui ou celle dont on célèbre la croissance (ou l’impression de croissance), sans jamais fouiller au-delà du communiqué de presse, sans jamais faire mention de ses échecs publiquement (ça me choque toujours de voir de sérieux médias reprendre tels quels des communiqués de presse de prouesses entrepreneuriales, mais omettre volontairement de parler des faillites ou des fermetures brutales (parce que personne ne fait de communiqué pour ça)).

 

Bref, je me demande si on atteint l'objectif, en termes de promotion de l’entrepreneuriat, si on n’est pas en train de se priver du talent entrepreneurial de gens plus timides ou moins tentés par le « risque et l’aventure ». Car il faut le dire, haut et fort, l’entrepreneuriat c’est aussi une qualité des introvertis, des tranquilles, de ceux qui aiment la lenteur, de ceux qui agissent dans une perspective de long terme. J’ai même parfois l’impression qu’ils sont dix fois plus nombreux que ceux que l’on donne en exemple.

 

Ma plus grande crainte de tout le cirque de l’accélération et du marketing de l’entrepreneuriat? Que l’on fasse peur à ces gens qui s’imagineront que tout ça est vrai, qui pensent devoir se vanter de leur semaine de 90 heures, qui pensent avoir à se défendre d’avoir de l’ambition, de vouloir être millionnaires, d’avoir un chiffre d’affaires, d’être invincibles, etc. Que l’on décourage ceux qui aiment la vitesse (même petite), sans nécessairement aimer l’accélération rapide. Comme ma mère qui pense que les autoroutes sont plus dangereuses que les rues de quartier, juste parce qu’il faut accélérer pour y accéder.

 

J’avoue que ce n’est pas évident à comprendre, particulièrement pour les gens qui aiment, ou ceux qui s’imaginent qu’il faut aimer, l’accélération rapide pour atteindre le statut d’entrepreneur. J’espère juste qu’on n’oubliera pas tout ce monde qui ont des projets, qui veulent les entreprendre à leur rythme et qui en ont bien assez de leur propre pression de perfectionnisme, sans y ajouter l’opprobre moral du « dynamisme entrepreneurial » et des larges attentes qu’ils suscitent auprès leurs proches et de la société. Parce qu’au final, l’important, c’est d’avoir du plaisir et de réaliser un projet. De bouger, peu importe la vitesse.

 

J’ai tellement peur que, comme société, on passe à côté de gens qui ne réalisent plus leurs projets parce qu’ils ne pensent pas cadrer avec l’approche que l’on expose publiquement comme étant LE « modèle entrepreneurial ». Il me semble que c’est une pression qui ne sert pas toutes les personnalités et qu’il y a moyen d’entreprendre autrement. Je nous le souhaite.

 

Illustration : Myriam Des Cormiers