Vivre et travailler, de saison en saison

Redéfinir notre temps

24 mars 2020

Par Anne Dauphinais

 

Le vendredi 13 mars 2020 fut une journée tempête presque exempte de flocons, mais qui nous aura tout de même donné beaucoup à pelleter… L’après-midi n’était pas encore entamée et nous avions perdu tous nos repères. La semaine suivante, les enfants ne prenaient pas le chemin de l’école, un bureau de travail apparaissait dans ma chambre à coucher et notre vie au quotidien devait être redessinée tout autrement. Tout d’abord ce fut une page blanche… Et devant ce manque flagrant d’inspiration, je me suis mise à paniquer. Vite, un système qui-quoi-où-comment quotidien devait être instauré. Et dans mon grand tourbillon d’idées, j’ai repensé à un film que j’ai vu à quelques reprises il y a plusieurs années : About a boy.

Cette comédie dramatique datant de 2002  n’est certainement pas un film culte, mais elle contient tout de même une part de philosophie qui pourrait sans aucun doute servir à plusieurs en ces temps, disons, particuliers

Le personnage principal, Will (joué par Hugh Grant), est un homme dans la trentaine vivant allègrement et insouciamment sur les redevances d’une chanson de Noël à succès composée par son père. Célibataire, sans enfants et dépourvu d’ambition, il passe ses journées à voguer d’une activité à l’autre pour combler le vide de ses journées. Afin de réussir à naviguer dans ce no man’s land, il divise son temps en unités. Chaque tranche de 30 minutes constitue une unité de temps. Ce système lui permet de défier en quelque sorte le vertige de ses journées plus ou moins vides de sens.

Nul doute, ce qui nous arrive reste bien différent. Nos journées ne sont pas que temps libre, loisirs et petits luxes, mais elles ont tout de même perdu un peu de leur sens. On aura beau constamment dire qu’on veut à tout prix briser la routine, la notion du temps reste, pour la plupart d’entre nous, réconfortante. On se rend compte que sans le tintamarre si détesté de notre alarme matinale, sans l’heure à laquelle nous devons commencer et terminer notre journée de travail, sans ce moment attendu de prendre notre pause de dîner, nous sommes déstabilisés et avons de la difficulté à gérer l’entièreté de notre journée que nous ne connaissons plus par cœur. De plus, plusieurs d’entre nous devons soudainement redéfinir notre journée en tant que travailleur en y insérant tant bien que mal une responsabilité parentale habituellement reléguée à l’école et ses intervenants de 8 h à 16 h 30.

 

Diviser notre temps  en unités pourrait-il effectivement changer notre concept d’une journée? Plutôt que de se sentir surmené face aux 8 heures à venir, pourrions-nous attaquer chaque heure avec confiance et peut-être même légèreté?  Le principe de début et de fin fonctionne généralement bien avec ceux et celles habitués à la routine. Malgré notre relation amour-haine avec cette dernière, nous devons admettre qu’elle nous donne le courage de continuer et d’avancer avec sa perspective de finalité. Et bien que le lundi est et sera toujours un grand mal-aimé, le mercredi est notre connaissance sympathique et le vendredi notre meilleur ami. Maintenant que le calendrier n’est qu’une grande ligne fusionnée en un bloc temporel indéfini, il est grand temps que nous prenions notre règle et tracions notre quotidien.

 

Que ce soit 30, 45 ou 60 minutes, que nous respections à la seconde près ou que nous nous permettions de dépasser ou écourter un peu ces blocs de temps, abordons nos journées avec une approche nouvelle, celle où le temps est notre allié. Il nous laissera savoir que maintenant, et ce pour le prochain tour d’horloge, nous prenons le temps de déjeuner et de flâner un peu sur notre tablette. Ensuite, il nous dira que pour la prochaine heure, nous nous concentrons à travailler, mais que sous peu, il sera temps de bricoler avec nos enfants ou de prendre un deuxième (ou troisième!) café. L’immensité de la journée se transformera alors en périodes de temps qui privilégient telle ou telle activité et rien d’autre. Nous redécouvrirons la notion de moment et surtout de moment présent.

Pour l’instant, nul ne sait combien de temps tout cela durera, alors profitons de cette chance que nous avons de redessiner notre temps dont nous sommes soudainement redevenus maîtres.